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Au Témiscouata, de nombreux auteurs partagent leur passion de l'écriture. La section où vous vous trouvez leur appartient. Nous vous offrons pour votre dégustation personnelle des oeuvres brèves mais consistantes de nos amis les auteurs, poètes, conteurs... revenez naviguer dans cette section à l'occasion afin de découvrir de nouveaux mots et de nouveaux auteurs et merci de respecter leurs droits d'auteurs en ne publiant pas leurs oeuvres. Cette semaine nous vous présentons Nikole et Albert!
Mon conte s’inspire d’un fait arrivé pour vrai dans notre région. dans les années 1950. La fille à qui c’est arrivé, je l’ai appelée Fraise-Aimée. Son nom et tout le reste, c’est de l’invention, mais c’est vrai pareil… Mais elle ne sait pas que je le sais. Ben! à partir d’aujourd’hui, vous pourrez commérer cette histoire à l’odeur de fraises à qui vous voudrez.
C’est au début de l’été. Fraise-Aimée a passé la journée aux fraises. Elle en a plein une chaudière de 20 livres. Elle les a cueillies une par une, des petites fraises parfaitement nettoyées, prêtes à manger, avec cette inoubliable odeur de fraises fraîches.
Son imagination s’emballe. Elle voit déjà le dessert sur la table de la famille. Elle voit déjà les 52 pots de confiture bien rangés sur les tablettes du caveau familial…
Au bout de la route, elle aperçoit une auto. Un gros char des États qui ralentit, et s’arrête près d’elle. Un gros monsieur est au volant, cigare au bec. Il lui offre de l’acheter pour…15 cents. Ça, c’est vrai! Fraise-Aimée, ne connaissant pas trop la valeur de l’argent, n’en n’ayant jamais gagné, se sent déjà fière d’en rapporter à la maison. Éblouie, elle accepte de vendre ses fraises. Un gros 15 sous dans ses poches, elle imagine déjà tout ce qu’elle peut acheter avec ça... pour elle... pour sa famille…
Fraise-Aimée continue sa route avec sa chaudière vide. Mais les fraises, elles, ont laissé leur odeur. Une odeur de fraises qui monte au nez de Fraise-Aimée. C’est là qu’elle commence à se poser des questions. Elle pense au méchant loup du petit chaperon rouge. Mais sa fierté prend le dessus.
Une fois rendue à la maison, son père lui dit : « Tu t’es faite avoir, ma fille. Quinze sous pour autant de fraises! »
Du coup, l’odeur de fraises lui remonte au nez. Fraise-Aimée commence à ouvrir les yeux, à voir plus clair. C’est là qu’elle réalise qu’elle va devoir retourner aux fraises, qu’elle a vidé les plus belles talles et que ça va être deux fois plus long pour remplir sa chaudière de 20 livres…
Le lendemain matin, tôt, Fraise-Aimée retourne aux fraises. Tout en cueillant, elle sent l’odeur de fraises qui se promène. Elle se dit qu’elle ne doit pas être la seule à s’être fait avoir. Ses amies d’école aussi. Fraise-Aimée commence à voir plus grand, tandis que l’odeur des fraises flotte toujours.
Le temps passe… C’est la fête de l’action de grâces, le moment où la famille de Fraise-Aimée reçoit la parenté des États. La tante Fleurette apporte un cadeau. Devinez ce que c’est? Un pot de confitures de petites fraises des champs. Elle dit l’avoir acheté chez un américain qui a toujours le cigare au bec et une boutique de luxe aux États. Vous ne pouvez pas deviner combien la tante Fleurette a payé ça! Cinq piastres! Pour un si petit pot!
En entendant ça, Fraise-Aimée manque perdre connaissance. Une odeur de fraises se répand dans la maison. Avec elle, les yeux s’ouvrent pour voir plus clair, pour voir plus grand. C’est là qu’ils disent tous : « Wo! Ça va faire de se faire avoir! »
C’est là que la famille de Fraise-Aimée a décidé de se mettre à l’ouvrage.
Le temps passe… Pendant tout l’hiver un grand plan s’organise pour partir une fabrique de confitures de fraises dans la famille. Imaginez! Transformer les fraises en confiture, comme ça peut être avantageux! Pas de pertes, comme avec les fruits frais, qui ne se conservent pas longtemps.
Croyez-moi, croyez-moi pas, l’été suivant la «fabrique familiale artisanale» de la famille de Fraise-Aimée était deboutte, puis ç’a marché fort! Plus que ça! «Une fois les mains dedans, qu’ils se sont dit, autant faire des confitures avec toutes les sortes de fruitages : les fraises, les framboises, les bleuets, les gadelles, les snelles, les groseilles, les catherines, les quatre-temps, les petites poires, les mûres et les cassis, tout ce que le Bon Dieu fait pousser par ici.»
Pour que ça continue de marcher, il fallait un… marché. Deux décisions sont sorties direct de l’odeur des fraises :
1. Un prix abordable, pour concurrencer les États.
2. Un marché local, pour les gens des alentours et les visites qui viennent par icitte. À chaque automne, les visites des États repartaient de la région avec leurs provisions.
Le temps passe… La fabrique de la famille de Fraise-Aimée fonctionne à plein rendement. La rumeur se répand. Le vent transporte l’odeur de fraises qui flotte de plus en plus loin, dans le village, dans le voisinage. Même la ligne téléphonique à 6 a fait sa part!
Quand l’odeur de fraises rôde, les gens ne doutent plus de leurs capacités. Pas question de se faire avoir! Ils disent :
Wo!
De plus en plus, ils voient clair
De plus en plus, ils voient grand
De plus en plus, ils sont solidaires
Ils se serrent les coudes, ils se mettent à l’ouvrage.
Wow!
C’est là que les gens ont créé d’autres fabriques. C’est là que les fabriques se sont réunies en coopérative, une grosse coopérative, pour les achats en commun, pour un marché à partager, pour des échanges de trucs, pour un produit amélioré (l’un offre son miel, un autre son sirop d’érable), pour des corvées de solidarité et d’entraide, pour partir une tradition de la « Fête des fruitages » qui a lieu chaque fin d’été.
Encore une fois, ça vient de partout. Tout le monde repart avec ses fruitages...
Le temps passe… L’odeur de fraises flotte et se répand de plus en plus loin. Une odeur qui relie les gens. De plus en plus de gens disent :
Wo!
voient clair
voient grand
se serrent les coudes
se mettent à l’ouvrage
Wow!
C’est là que les gens ont eu une nouvelle idée : « on pourrait bien se faire un alambic pour la distiller, l’odeur de fraises, et embouteiller ce liquide précieux dans des petites fioles qu’on pourrait distribuer sur le marché des mentalités à changer ». Un genre d’antidote à l’individualisme et au super-profit méga…
Ben! Je peux vous dire que ça aussi, ça a marché! Les gens venaient de partout pour en acheter, puis avant de repartir, ils donnaient un coup de main gratis à la Coop.
Même que les amies de Fraise-Aimée, vous vous rappelez, celles qui s’étaient faites avoir comme elle, l’odeur de fraises les a contaminées itou. Elles ont parti une école de fruitages. Elles montrent comment partir une fabrique de fruitages et comment partir une coopérative. Elles enseignent 3 principes importants :
La chaîne de l’enrichissement collectif
L’éclatement de la convergence
La croyance en l’intelligence collective
Et c’est comme ça qu’à travers la grande Amérique on a vu apparaître une chaîne de coopératives de fruitages qui fait affaire même avec l’Afrique. C’est la chaîne F.A.A., « FraiseAimée-Amérique-Afrique ».
Je peux vous dire, en terminant, que dans les régions où poussent les fraises des champs, les miracles peuvent arriver. La preuve – je peux vous le dire parce que j’habite au bord du lac : Ben! À chaque matin, à’ barre du jour, au-dessus du grand lac Témiscouata, s’élève un grand nuage rose avec une queue verte qui dégage des effluves de fraises. Comme il s’agit d’un bassin versant, quand il pleut en été, ou qu’il neige en hiver, c’est le Témis au complet qui embaume l’odeur de fraises.
Maintenant, vous savez ce que ça peut faire sur son monde, une odeur de même que tout le monde respire en même temps…Depuis ce temps-là, quand le tonnerre gronde au Témiscouata, ça ne vient pas d’en haut, ce sont les gens qui crient : Wo!
Et quand il y a un américain avec un gros char et un cigare qui rôde dans le coin, les gens sortent de terre la nappe phréatique, qui est tout imprégnée de l’odeur des fraises et l’étendent sur le Témis pour protéger leurs ressources. Ben, savez-vous quoi? Il repart BREDOUILLE!
Même si vous n’êtes pas des lève-tôt, même si vous ne restez pas au bord du lac comme moi, ce n’est pas nécessaire de le voir pour le croire. Tenez-vous-le pour dit!
Mon conte finit d’en par ici. En partant, vous pouvez le commérer à qui vous voulez. Mais surprenez-vous pas qu’une odeur de fraises vous monte au nez…
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